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5 février 2010 5 05 /02 /février /2010 23:02

STEVENOI     Au début de la vie, chacun porte en soi ce secret limpide qui fait de nous quelqu’un, et de cet homme le lieu où ruisselle la valeur et le principe même de cette eau : moi. Extraordinaire absence d’emphase de cette chose ! Elle touche le Ciel, elle est le Ciel, elle condense tous les feux de celui-ci, et elle n’est pas plus allurée que la frange de la nappe ou que la craquelure du trottoir. Je ne peux penser à ce genre de chose insignifiante sans que mes yeux s’humectent. Une fois, quand j’étais en pension au lycée français de Londres, je me suis mis à pleurer de pure joie en entendant un balai-brosse racler le sol cimenté du réfectoire. Eh bien, le Ciel est humble comme cela. Je suis le Ciel, je suis la Sainteté et la Divinité, et je suis insignifiant.

     Lors de ta première intervention, Seigneur, tu as eu l’idée de ce secret. L’idée du Gars et de la Garce. Pour que cette humanité invisible, intangible, soit viable, tu devais lui donner une respiration. Tu as trouvé pour l’âme ce souffle : se savoir. L’as-tu extrait de ce que tu es ? As-tu convoqué un de tes anges ? La conscience est-elle accourue pour te servir et me servir, dans un bruissement d’ailes ? As-tu forgé sur le tas, pour les besoins de ma cause, le fabuleux principe d’autoconnaisance ? Il n’y a que trente ans que je médite là-dessus, aussi serai-je très prudent dans ma réponse : il me semble que l’hypothèse angélique est la bonne. Oui, j’incline à croire que la conscience est l’une de tes extensions ; pas n’importe laquelle : la première de tes délégations, le premier ange… Un autre jour, Seigneur, je te dirai sur quoi se fonde mon impression. De toute façon, c’est ainsi que, dans ta conception, la personne humaine capable de se connaître, de se savoir, est devenue première personne : moi.

     J’imagine que quelque chose comme des larmes de bonheur et de fierté ont jailli de toi quand tu as réalisé que ce que tu venais d’inventer. Et que tu as ressenti quelque chose comme un pincement de cœur, comme quelqu’un qui a choisi de s’immoler pour ce qu’il considère comme le Bien brûle plus haut et plus clair. Car c’est ce que tu as fait, Dieu. Tu nous as choisis de préférence à toi. Tu as conçu l’indépassable énigme de l’existence personnelle et décidé que désormais ce serait le commencement, la fin et le milieu de tout. Et tu as disparu en moi, du moins je le crois : comme une poignée de sel se dissout dans l’eau.

     Ainsi as-tu fait de chaque homme l’étai du Ciel, le pilier du Divin. Quatre milliards d’âmes. Quel risque ! Quelle responsabilité ! L’un de nous, au-dedans, se fripe, rompt le pacte originel d’amour pour sa propre humanité, et le Divin agonise.

     J’ai soudain très peur. Quatre fois je suis entré les yeux grands ouverts dans l’agonie de Dieu. Dans ta destruction, Seigneur. Quatre fois, une main anonyme a plongé jusqu’au fond de moi et brisé ce lien d’amour. Je suis devenu indifférent à moi-même. Je suis devenu une étincelle d’indifférence pure. Le lien qui m’attachait à la valeur mourait. Nul ne le soupçonne, mais dans l’état naturel d’amour de soi, un milliard de fils d’amour nous attachent à chacune de nos perceptions. J’ai senti ces fils, un à un, se rompre. Celui qui m’unissait au sable de l’allée cavalière de l’avenue Henri-Martin. Celui qui m’unissait à cette feuille et celui qui m’unissait à cette autre. Celui qui me reliait à la rumeur de la ville. C’était le printemps, il faisait un temps exquis. La masse fraîche, piquetée de rose, des marronniers ondoyait dans un doux souffle bleu. Ce spectacle ne m’ennuyait pas. Il ne s’était pas enlaidi, pas affadi. Le lien invisible qui depuis toujours m’unissait au sourire printanier avait été sectionné dès son attache, dans la contexture profonde de mon être. Cette perception mourait. Je mourais à chacune de mes perceptions et impressions. J’avais soif, très soif. Ceci eût dû me ramener à la normale, me sauver. On ne peut être indifférent sa soif ! Je m’accrochais à cette sensation comme un homme qui se noie à une planche providentielle. Vain espoir. Ce n’était qu’un peu d’écume. La puissante étreinte de ma soif est devenue lâche. Avec une terreur indicible, j’ai senti que ce lien primitif, le dernier qui me nouait à la vie, mourait lui aussi. J’entrais tout vif dans le néant. Les flammes de l’enfer me léchaient. Je suis rentré chez mes parents en titubant. J’ai continué de mourir spirituellement pendant plus d’une heure.

     Je ne puis regarder un visage humain sans inquiétude. Je ne sais de qui je dois avoir le plus peur, du joueur de football professionnel ou du monsieur cultivé. La seule jauge dont je dispose est celle de l’échange verbal, et ses indications ne sont jamais concluantes. La question que je me pose est évidemment : dans quelle mesure cet homme est-il en train de tuer Dieu ? Que reste-t-il en lui de Tom Sawyer ? Dieu ayant fait muter chez moi dès l’adolescence l’initiale perfection de moi, je ne sais pas ce qu’est l’âge adulte normal. J’ai mes problèmes, mais ils sont autres. Je ne puis puiser en moi aucun élément de réponse à ma grave interrogation. Je me trouve devant le brouillard le plus absolu. Je suis à jamais privé du recours à la projection psychologique. Hélas ! Si aveugle que je sois, je sais additionner 2 et 2 et faire 4. Une âme abîmée, flétrie, est bien souvent la vérité des traits physiques que j’interroge.

   J’ai mis longtemps à me persuader du fait. Ce doit être vers l’âge de trente ans, après avoir parlé à bien des gens, qu’atterré, inquiet, je me suis rendu à l’évidence. Une fois passé le seuil de l’âge adulte, moi, généralement, s’éteint. Une pluie de cendres s’abat sur le successeur légitime de Dieu. Autant dire Dieu. Une pluie de cendres s’abat sur la première personne humaine, et celle-ci disparaît sous le linceul. C’est comme si elle n’avait jamais existé. C’est comme si Dieu n’avait jamais existé. Les cendres ont aussi effacé le souvenir de Dieu : n’est-ce pas particulièrement atroce ? Et, désormais, « moi » va signifier « cendres ». Que faire de cette poudre morte si ce n’est la verser dans une poubelle ? Le geste est naturel. Puis-je me permettre une question ? Une question personnelle. Êtes-vous absolument sûr que tout est éteint ? Selon moi, non. Une braise doit être encore là, au milieu des cendres. Je vous suggère la prudence. Si submergeante puisse être votre sensation que l’homme est un déchet, mieux vaut faire preuve de circonspection. Je conviens que le geste relève de l’acte de foi : explorez tout de même les cendres. Et ne remettez pas directement notre humanité calcinée à l’éboueur, au risque de voir finir sur la décharge le feu résiduel de Dieu. (…) Depuis que tu es intervenu dans ma substance, Seigneur, je rampe dans un roncier avec une idée fixe : dire l’incommensurable événement, décrire avec précision et clarté cet autre sens du mot « perfection » ; du mot « moi ». (…)

      [L’un des enseignements majeurs de la Vérité est l’irréalité fondamentale de tout fait, de toute vérité : ] … Je te vois à travers la fenêtre, Dieu, et dois te récuser en tant qu’hallucination : voici l’une de tes expressions les plus pures, Dieu. Voici l’une des plus grandes étrangetés que tu as incorporées au principe moi quand tu l’as fait muter. Voici l’une des puissances que j’ai trouvées dans ta maison quand, brûle-pourpoint, tu m’y as installé. Je l’emplissais entièrement et toi donc, Père, je t’en ai chassé. Décidément, Père, tu es avare de ta présence. (…) Tu es en train d’inventer la vie, Seigneur ! Tu es en train de la réussir ! Tu es en train de m’inventer, Seigneur ! Tu es en train de me réussir ! (…) Je ne peux pas me mettre à genoux. J’aimerais, j’aimerais tant ! Mais comment faire ? En surgissant dans la maison de mon Père, selon son vœu, je l’en ai chassé ; les choses ont dû se passer ainsi ; et tout ce qu’il y a ici, qui est partout, est MOI. « Que vois-tu, petit trou du cul d’enfant d’homme ? - Je n’aperçois, à « gain de vue », que JE qui JEJOIE, et VEILLE qui VEILLOIE ; absolument rien d’autre qu’un petit trou du cul d’enfant d’homme. » Aussi ne tomberai-je pas à genoux. JAMAIS. Aussi, jusqu’à ce que mort m’emporte, m’interdirai-je toute marque de déférence et de respect à l’endroit de la divinité. Aussi, jusqu’à ce que mort m’emporte, manifesterai-je ma dévotion par l’impertinence, la grossièreté, l’insulte, je serai brûlant dans mon irrévérence.


Stephen Jourdain


 L'irrévérence de l'Eveil

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commentaires

Annhonym 09/02/2010 23:14


Sinon, bien sur on se fait de fausses idées...


Annhonym 09/02/2010 14:00


Non, le symbole de lucifer va bien plus loin encore. C'est la conscience, l'auto connaissance, faut approfondir plus loin, sinon, bien sur...


Renard 09/02/2010 15:00


bien sur....?


Annhonym 09/02/2010 12:38


Alors Nad n'est pas concernée, connaissant vraiment assez les uns et les autres..et même bien plus encore.:-)


Annhonym 09/02/2010 00:27


"mais oublie ici toute tentative de conversion à la sainte orthodoxie de la non-dualité."

la tentative de conversion a la non dualité??? De qui tu parles là? de nad??
ma foi, j'ai jamais trop entendu parler du symbole de "Christ "en soi dans la non dualité . Ou dans le bouddhisme.


Renard 09/02/2010 04:36


Non mais Renard il en connait beaucoup qui ne connaissant ni le bouddhisme,ni l'advaïta,ni le christianisme font un étrange mélange de tous ça!


Annhonym 09/02/2010 00:13


"Jourdain ne décris pas ici la dissolution de l'attachement et du désir mais celle du lien d'amour qui unis le créateur a ses créatures...."

Non, partout il dit et répéte que "dieu est mort en le créant" . Il est "le successeur légitime de Dieu. Autant dire Dieu."et ila chassé le Pére et "tout ce qu’il y a ici, qui est partout, est
MOI"...Tout ces liens qu'il voit se dissoudre, c'est donc dans son propre sein qu'il le perçoit se dissoudre.
J'ai lu jourdain.pas tout , mais suffisamment pour connaitre clairement "sa doctrine". Je connais son histoire et sa vie

Cet échange a a le mérite de te permettre d'exprimer clairement comment toi comme joaquim vous ressentez ce que je partage.
Personne ne peut partager en vérité autre chose que ses propres expériences et ses propres évidences intérieures, et ce faisant c'est ce risque là que je prend.
Mais c'est votre ressenti, votre interprétation, votre suspicion à mon égard et cela vous appartient en propre .
Cela ne fait que mettre en evidence a quel point on ne peut parfois
effectivement pas accepter de reconnaitre une validité à l'expériences des autres lorsqu'elle vient bousculer les notres.
C'est humain et bien compréhensible;

Et avant de réagir ainsi et de sauter en l'air, Renard, tu devrais te renseigner un peu mieux sur le symbole de Lucifer, le porteur de Lumière. Je n'ai parlé de cela que parce que Jourdain lui même
fait allusion a cet "ange"dans le texte sus cité.

Lorsqu'il dit: "Tu as trouvé pour l’âme ce souffle : se savoir. L’as-tu extrait de ce que tu es ? As-tu convoqué un de tes anges ? La conscience est-elle accourue pour te servir et me servir, dans
un bruissement d’ailes ? As-tu forgé sur le tas, pour les besoins de ma cause, le fabuleux principe d’autoconnaisance ? Il n’y a que trente ans que je médite là-dessus, aussi serai-je très prudent
dans ma réponse : il me semble que l’hypothèse angélique est la bonne. Oui, j’incline à croire que la conscience est l’une de tes extensions ; pas n’importe laquelle : la première de tes
délégations, le premier ange…"

Peut être es tu encore inconsciemment tres marqué par certains conditionnements des symboles judéo chrétiens et un manque d'informations évident qui te le font confondre avec Satan.
Tu trouveras des textes et pleins d'informations si bien sur, tu passes à cotés des récupérations "lucifériennes "et "sataniques" qui se sont emparées du symbole.
Va donc voir avant de le prendre comme une injure ...


Renard 09/02/2010 04:33


Était considéré comme Luciférienne toute tentative d'aquerir une connaissance divine par des moyens illégitime. En terme chrétien on employais l'expression"vouloir atteindre le Père sans passer par
le Fils"....La lumière de lucifer est trompeuse car objective.....il y a des tas de symbole a tirer de tout ceci....mais non vraiment ça s'applique très mal à Jourdain, désolé. Quand il utilise le
terme ange c'est dans un sens qualitatif pur....mais si tu avais réelement lue Jourdain tu le saurais sans doute. Si la lecture de Stephen te trouble à ce point,grand dieu ne le lie plus et c'est
tout....Renard il n'aime pas vraiment le U.G Krishnamurti lui.....et Renard ne passe pas son temps à en discuter avec ses fans.....


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