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15 mars 2010 1 15 /03 /mars /2010 18:30
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14 mars 2010 7 14 /03 /mars /2010 20:28

Yves.jpg“Vois, moi je souffle - j’éteins - le monde”, dit la voix qu’on gardait en soi étouffée. Vois, il ne va nous rester que la lumière. Et comme je comprends cette suggestion ! Comme je comprends qu’en présence des mondes comme en produit le langage, cette conceptualisation obligée, ces milliers d’outils de fer noir enchevêtrés pour rien, telles des épaves, sur la plage à jamais déserte, on veuille tout souffler, comme le propose l’enfant dans l’arbre de l’univers, et faire du silence une voie au-delà de toutes les voies ! Comme je comprends maintenant pourquoi m’ont parues vraies, certains soirs, les théologies négatives !

Je comprends, en vérité je n’ai cessé de comprendre ces mots qu’à l’instant encore je voulais croire une énigme. Mais c’est un fait, aussi, que, les comprenant, je me refuse pourtant à les faire miens, c’est-à-dire à leur reconnaître valeur ultime au-dessus du heurt des pensées. Radicale cette intuition, mais pas pour autant la plus vraie. Une tentation, cette lumière au fond de la nuit, mais comment oublier ceux qui dorment sur le rivage, la lettre sociale imprimée au fer rouge sur leur épaule ? Et comment ne pas repenser à ces deux de la nuit ancienne, deux qui se sont endormis alors que c’est bientôt que va sonner pour eux le réveille-matin d’à côté du lit pour une journée de bien peu de sens ? L’expérience mystique n’a pas le droit d’effacer ce sentiment de tristesse.

Autrement dit ? Eh bien, ma pensée, c’est qu’il y a deux lumières. Celle-ci, dans l’abîme nocturne, pour ceux qui savent se glisser dans un au-delà du langage : une blancheur d’aurore boréale d’abord, puis peut-être un éblouissement, la mort un instant visible…

Mais comment ne pas voir et aimer cette autre, ici où nous sommes, lumière des matins et du soir ? (…) Deux lumières, deux approches de l’unité. L’une, de croire que l’Un ne se médiatise dans nulle pensée formulable, si bien qu’il faut renoncer à en éprouver la présence si on ne fait pas en soi un total silence, dans l’oubli même des êtres qui nous sont proches. Mais l’autre, de comprendre - de ressentir - que ce qui se retire des mots est présent dans la fleur du bord du chemin, la poussière qu’un peu de brise soulève, l’intonation d’une voix, des cris d’enfants à leurs jeux. (…) L’Un, qui s’absente à l’infini de ce qui n’est que concept, se présente, à l’infini tout autant, dans les moindres choses simplement vues, les moindres paroles simplement dites ; et peut se faire ainsi suffisance et plénitude dans les propos les plus humbles en apparence. (…) L’Un parle à travers tout dans les existences et dans les choses, et ce n’est pas le langage qui lui fait comme tel obstacle, car nos mots ont sous la pensée, comme le sol où prendre racine, de quoi simplement désigner, laisser paraître et fleurir. C’est à se clore sur soi que les formulations le font taire. Et ne faut-il donc pas choisir à l’encontre de la mystique : reconnaissant dans la lumière d’ici le rayon de l’Un réfracté par des lieux et des êtres qui en différencient la vie, qui donnent le temps de révéler sa beauté ?

Déconceptualiser, pour que cette lumière croisse. Mais tel est précisément le projet de la poésie, qui reste parmi les mots parce qu’elle aime les choses, les sachant la pluie d’or que répand sur l’être parlant, cette Danaé encore captive, l’unité restée pourtant indéfaite. Et fort de cette conviction rétablie je puis donc renouer avec le travail d’écriture… C’est vrai, et je ne pourrai l’oublier : même dans les poèmes les plus intenses l’imagination qui anticipe sur le désir sera là pour tracer ses propres figures, et celles-ci seront à nouveau du conceptuel, c’est-à-dire la perte de l’immédiat, l’oubli de la finitude, une encre noire se répandra dans la lumière. Mais désirer, c’est aussi se tourner vers des êtres et des choses. Et le rêve qui les efface mais tout autant les recherche n’est vraiment dangereux que s’il ne sait pas qu’il est un rêve…

Ecrire n’est pas un acte simple ou, pour être plus précis, l’acte d’une personne qui serait simple. Nous sommes tous ce Janus dont l’érosion du masque de pierre révèle l’effet d’un temps qui est aussi celui qui use nos vies. En nous veille quelqu’un qui détient un certain savoir et qui le médite, se le représentant dans sa propre langue quand l’occasion le permet, souvent un texte, ou une peinture, mais nous sommes aussi celui qui ne veut pas de cette sorte de connaissance et ferme les yeux dans le texte même, ou l’image.

Et celui qui sait, c’est le Je profond, dont Rimbaud disait qu’il est “un autre”, c’est le regard de l’enfant qui vit parmi des présences : il en a reçu des clefs pour se souvenir et continuer à comprendre, et il ne renonce pas à le faire. Tandis que celui qui ne veut pas savoir, ou tout au moins remet d’y penser, c’est le moi que nous sommes dans notre vie de plus tard, oublieuse de l’origine, ou plutôt c’est l’artiste au sein de ce moi, l’artiste qui fréquente, lui, les désirs dont est faite cette existence tardive, parmi des réalités devenues des choses, à posséder, et qui met sa maîtrise des formes au service du désir de cette possession, de ce rêve. (…) Et la poésie, eh bien, c’est l’obstination avec laquelle la vigilance du Je profond critique les visées du moi, ranime dans la forme son grand possible…

-Yves Bonnefoy-

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13 mars 2010 6 13 /03 /mars /2010 19:18
triomphe-de-la-mort.jpgLes souffrances de mon esprit étaient causées par les catastrophes extérieures. Et moi, naturellement, j'identifiais ces catastrophes à ma destinée personnelle. Ma mort prit alors le caractère d'une disparition de tout ce que je connaissais,de tout ce qui était lié à moi d'une manière existentielle. Cela,désormais,indépendemment de la guerre. Ma mort, me disait-je - de toute façon inévitable-,n'est pas seulement la mienne, celle de quelque chose d'infiniment petit: "simplement un de moins"! Non, en moi et avec moi meurt tout ce qui a été englobé par ma conscience: les hommes qui me sont proches, leurs souffrances et leur amour, tout le progrès historique, toute la terre, le soleil, les étoiles, les espaces infinis et même le Créateur du monde. Lui aussi meurt en moi. D'une manière, tout l'Être est englouti par les ténèbres de l'oubli. C'est ainsi qu'en ces jours-là je comprenanis ma mort. L'Esprit qui s'était emparé de moi m'arracha de la terre, et je fus projeté dans une région obscure où le temps n'existait pas.(...)
C'est alors que,sans que je réfléchisse à quoi que ce soit de particulier, une pensée entra soudain dans mon coeur :si l'homme peut souffrir pareillement, c'est qu'il est vraiment grand de par sa nature même. Le fait que le monde entier- et même Dieu- meure avec sa mort , n'est possible que parce qu'il est lui-même, dans une certain sens, le centre de tous l'univers.

-Archimandrite Sophrony-
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10 mars 2010 3 10 /03 /mars /2010 20:22
masque.jpegAlors oui vraiment l'autre jour c'était la fête de Renard et au travail par ordinateur l'institution où bosse Renard lui envoie via messagerie automatique un mail de bonne fête. Ça c'était vraiment impersonnel et tout et tout. Puis certain de ses collègues eux m'ont aussi souhaité la bonne fête oui vraiment mais la c'était beaucoup plus personnel....vraiment. Et Renard il avait une nette préférence pour l'option deux voilà. L'Amour Impersonnel c'est un absence d'amour flagrant qui porte un sourire grimaçant. L'impersonnel est le propre de la machine, c'est pour cela que dans son domaine fleurit la technique. Le personnel est le propre du vivant, et lorsqu'il ne se soumet pas a l'automatisme, y fleurit la gratuité, l'amour personnel (jamais général) et la grâce(qui ne se mérite jamais, ni ne se négocient....elle est pure gratuité). Alors un éveil impersonnel.....ultime objet se prétendant source du sujet......idole devant lequel beaucoup se soumettent. Rien de plus. Un pain de plastique qui semble appétissant au premier coup d'oeil mais qui ne nourrit pas non vraiment. Et oui,il préfère la chair vive Renard!
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10 mars 2010 3 10 /03 /mars /2010 05:57
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8 mars 2010 1 08 /03 /mars /2010 20:41
complex.jpgAlors oui vraiment Renard il est content il à parlé de l'intelligence première et tout et tout. Mais le Renard oui il croit il est important de distinguer très clairement celle-ci de l'intelligence seconde.....celle que l'on nomme communément pensé.

Intelligence première:
-Comme Renard l'a précisé au cinquième barreau l'intelligence première précèdent tout y compris la seconde.
-Elle n'est jamais(jamais.jamais.jamais!) nue.....elle est toujours vêtue,habillé. Ses vêtements sont ce qu'on appelle nos sens. Elle est couleurs, sensations,sons etc.....Elle est aussi espace et temps. Plus subtile que le plus subtile Elle est pourtant la concrétude même du monde. Nulle abstraction ici, que du vue, de l'entendu et du ressenti.Elle est l'Acte d'apparaître lui même et on ne l'atteint que via l'apparence. Croire l'atteindre sans la médiation de l'apparence ou du ressenti, c'est fricoter avec une abstraction,domaine de la seconde intelligence. Et se contenter de l'apparence sans l'acte d'apparaître, c'est fricoter avec la mort.

Intelligence seconde:
-l'intelligence seconde est ce que l'on nomme généralement pensé, elle s'appuie entièrement sur l'intelligence première. Elle n'est qu'un écho de celle-ci, une réitération.
-Quoique que n'ayant ni forme, ni couleurs, ni sons ni aucune propriété perceptuelles aucune......elle se fait passer pour telle! Ce qu'on pense prend toujours une apparences sensoriel......généralement verbal (voix dans la tête) et visuel. Le simple fait de penser "ma jambe" et automatiquement une image mental de votre jambe vous viendra à l'esprit, même si concrètement vous ne regarder pas présentement la dite jambe. Cet automatisme crée un double fantôme du monde, non sensoriel mais se prétendant tel, pur imagination se prétendant réalité.
-L'intelligence seconde est entièrement dépendante de la première. Il est impossible par exemple d'imaginer une couleur entièrement nouvelle et qui ne soit pas un mélange de celles déjà existante. Il faudrait d'abord la percevoir "en vrai" pour pouvoir ensuite l'imaginer.
-S'identifier au conclusions, imaginations,déductions de l'intelligence seconde, c'est tenter de réduire l'intelligence première à la seconde,c'est tenter de réduire le créateur à sa créature, c'est tenter de réduire la vie à une de ses expressions. C'est se contenter de l'apparence sans l'acte d'apparaître,c'est fricoter avec la mort.
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6 mars 2010 6 06 /03 /mars /2010 05:55
   Augustin st Tard je vous ai aimée, Beauté si ancienne et si nouvelle, tard je vous ai aimée. C'est que vous étiez au-dedans de moi, et moi, j'étais en dehors de moi! Et c'est là que je vous cherchais; ma laideur se jetait sur tout ce que vous avez fait de beau. Vous étiez avec moi et je n'étais pas avec vous. Ce qui loin de vous me tenait, c'étaient ces choses qui ne seraient pas, si elles n'étaient en vous. Vous m'avez appelé, vous avez crié, et votre splendeur a mis en fuite ma cécité; vous avez répandu votre parfum, je l'ai respiré, et je soupire après vous; je vous ai goûtée et j'ai faim et soif de vous; vous m'avez touché et je brûle du désir de votre paix.

 Confessions, Livre X, G.F. p. 229-230.

 

Saint-Augustin

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4 mars 2010 4 04 /03 /mars /2010 04:07

 vivant.jpeg « Se déploie alors cette évidence décisive : si nous considérons un vivant, en l’occurrence ce Soi transcendantal que je suis, ce n’est pas simplement à partir de l’essence de la Vie et parce qu’il porte en lui cette essence que nous pouvons le comprendre. Seule l’analyse de cette essence de la Vie, pour autant qu’elle implique l’Ipséité d’un premier soi, permet de saisir comment et pourquoi la place est ouverte en elle, dans l’Ipséité de ce Premier Soi, pour tout vivant concevable – pour autant qu’il n’est lui-même possible que comme un Soi. […] Et de fait, , si nous plongeons par la pensée dans la vie de l’un de ces moi transcendantaux nés dans la Vie, il est clair que pas plus qu’il n’a et n’a jamais eu la capacité de se propulser et de s’établir dans la Vie – de se rendre lui-même vivant –, pas davantage aucun de ces moi n’aurait eu la force, à supposer que la Vie ait coulé en lui à la manière d’un flot déterminé, de réunir cette Vie avec soi et, la réunissant de la sorte, d’édifier en elle cette Ipséité à partir de laquelle seulement il est lui-même possible comme Soi, comme ce moi transcendantal que je suis » .

 

Michel Henry

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2 mars 2010 2 02 /03 /mars /2010 04:55

Jac.jpegL’autre jour, j’étais là-haut. Je touchais terre, mais si peu : tout s’ouvrait autour de moi, le ciel et les vallées. Je m’appuyais de tout mon corps sur l’air. J’entendais le vent glisser le long des pentes et jouer. J’entendais les pas immobiles des deux monts dressés. J’éprouvais la verticalité de l’espace et ses inflexions au fil des forêts et des roches. Je savais exactement où étaient toutes choses et je les suivais. Je voyais le paysage, et ceux qui étaient près de moi, avec tous leurs yeux, le voyaient aussi, le paysage, autrement, ni plus ni moins.

Illusion! Un aveugle peut entendre, toucher, respirer, deviner un paysage : il ne saurait voir. Allons! Je vous l’accorde : je ne le voyais pas, je le connaissais. Mais êtes-vous suffisamment assurés de ce que vous faites de vos yeux, ou de ce que vos yeux font pour vous, pour affirmer péremptoirement la différence? Chaque fois que je contrôle mes sensations par celles des voyants, c’est une surprise générale.

Pour moi aussi, c’est une surprise : je ne m’habitue pas à cette coïncidence, et j’en viens à penser qu’elle me dépasse. Certainement, elle dépasse mes dons personnels et témoigne de la continuité de l’univers, laquelle est si parfaite qu’elle peut à peine être dite dans ma langue d’homme.

Si j’attrape un son du Blue Ridge1, un courant du Blue Ridge, je connais aussitôt cette montagne toute entière, et je la connais de toutes les façons à la fois : je la vois aussi. Quant à vous, votre chance est la même : regardez-la de tous vos yeux, et aussitôt vous l’entendrez, la pèserez, la palperez.

Je n’ai pas à justifier le fait, car ce n’est pas moi qui ai filé le tissu du monde — ce tissu qui ne comporte pas de trou. Mais j’ai le droit de tenir ce fait longuement et précieusement dans ma pensée, et de vous inviter à me suivre.

À me suivre d’abord dans des mouvements de perception élémentaire. Je pose la main (et de préférences les deux mains) sur le mur de briques de la maison, là au milieu de sa pelouse : aussitôt je connais la maison tout entière. J’ai touché une brique, deux briques, un espace matériel étroit et de la plus parfaite banalité. Je n’ai donc presque rien senti, presque rien appris. Et pourtant je sens la maison jusqu’à son toit.

Cette constatation m’a tellement surpris pendant des années que je la gardais pour moi, à demi persuadé que j’avais affaire à un mirage, à une pure construction imaginative. Puis elle s’est imposée dans toute sa simplicité.

N’ayez crainte, je ne vais pas vous demander, sans plus attendre, de me croire. Je ne vais pas vous demander ce que j’ai mis si longtemps à obtenir de moi-même et n’obtiens encore aujourd’hui que par instants. D’ailleurs ce n’est pas de croyance qu’il s’agit, mais de méditation, c’est-à-dire d’attention.

Nous raisonnons tous à partir d’une idée préconçue : l’idée que la réalité et tout particulièrement la réalité la plus dense, celle que nous disons «matérielle», est constituée de parties successives. Nous nous comportons donc comme si, dans toute opération perceptive, nous devions aller d'un point à un autre, lentement, méticuleusement, analytiquement. Cette analyse devient pour nous le mouvement même de la connaissance, l’unique chemin qui conduit jusqu’aux choses. Nous voyageons ainsi à la surface du monde, sans prendre garde que nous confondons le miroitement de l’étoffe, sa raideur ou son poli, ses dessins, avec l’étoffe elle-même.

Les vrais responsables, ce sont ici nos yeux. En effet, la vue est sans doute le plus souple de nos sens, et le plus généralement exercé. La vue est, d’autre part, celui de nos sens auquel nous daignons nous fier le plus. Mais c’est un sens fondamentalement mobile, dépendant de l’espace et de ses limites, un sens qui n’entre en jeu que s'il est orienté et n’apporte ses informations, des informations nouvelles, que si nous modifions progressivement son angle par rapport aux choses. Voilà une bien grande gêne à laquelle nous devrions songer davantage.

Nous nous promenons le long des choses, nous les caressons du regard, et nous ne connaissons la maison qu’après l’avoir reconstruite de la base jusqu’au toit, brique à brique.

Nous croyons du moins procéder ainsi. Mais en avons-nous la preuve? Comment affirmer qu’il n’y a pas eu dans le premier coup d’œil, dans la première brique que le regard à frappée, le premier ton d’une mélodie dont tous les autres devaient nécessairement jaillir, la raison, elle aussi nécessaire, d'une progression dont tous les éléments étaient dès lors prévisibles?

C’est alors que mon expérience d’aveugle peut-être relaie la vôtre. Car enfin, je vous l’ai dit, une brique pour moi fait la maison, mon premier pas dans le vestibule fait le living-room, le premier son de la voix fait l’homme.

Je ne suis pourtant pas plus malin que les autres. Je n’ai pas de puissance divinatoire ni magnétique spéciale. Ce n’est pas moi qui suis devin : c’est le monde qui se donne tout entier dans chacune de ses parties.

Certains soutiennent que les lignes de la main disent la destinée. Mais il me semble encore plus vrai que le nez, le pli de la lèvre, la folie d’une mèche de cheveux, l’onctuosité ou la raideur de la chair, le plus bref soupir, la toux, le rire, l’oscillation du buste ou sa fixité, la plus légère odeur qui vient d’un homme, disent l’homme tout entier et son destin.

De même, l’air qui me frappe, quand sortant de la voiture, je rencontre le Blue Ridge, me dit le Blue Ridge, et l’air de la 42e Rue me dit Manhattan, et celui du Luxembourg, Paris, Paris tout entier et rien d’autre que Paris.

Naturellement, cette profession de foi est parfaitement intempérante. Mais c’est que je n’ai pas encore dit l’essentiel.

En temps ordinaire, ma main sur la brique modeste et intacte du mur ne m’apprend pas, cela est vrai, que, dix centimètres plus loin, le mur se dégrade ou se fend. Elle ne m’apprend pas, ou très insuffisamment, la pente du toit, l’équilibre ou les contorsions architecturales de l’ensemble. Mais ce n’est la faute ni de la main ni de la brique : c’est ma faute.

À chaque instant je connais du monde juste ce que je mérite d’en connaître. La mesure de ma connaissance est celle de mon désir, de mon attention.

Cette fois nous tenons le fil. Et pas seulement le fil d’un objet particulier, mais celui qui noue l’univers et son réseau vivant.

L’attention seule commande : c’est elle qui fait l’univers.

Je vais donc essayer de rendre ma main attentive, ou plutôt de me rendre attentif à travers elle. Pour cela, il n’est, à ma connaissance, qu’un seul moyen : ne pas transporter les idées de ma tête jusque dans ma main.

J’ai beaucoup d’amitié pour les idées en général, j’en ai encore plus pour les miennes propres, hélas! Mais je crois savoir aujourd’hui que les idées ne sont pas toujours à leur place où nous les mettons, c’est-à-dire dans le moindre de nos gestes. Nous ferions souvent bien mieux de faire le geste d’abord. Au fait, le geste d’habitude ne nous attend pas : ce sont nos idées qui lui courent après, et d’autant plus vite que nous sommes intelligents, comme on dit dans la bonne société. Eh bien, je le répète, nos idées ont souvent, ont presque toujours tort, non pas d’exister, mais de faire un métier qui n’est pas le leur, de se jeter dans nos jambes, de nous barrer le chemin, de se précipiter en tiers dans toutes nos rencontres.

Nos rencontres avec la réalité n’ont pas à être d’abord des rencontres d’intelligence, mais de réalité. Si nous disions à nos idées, à nos opinions, à nos jugements, à nos habitudes, à notre démangeaison de savoir avant de connaître : «Tenez-vous tranquilles, les amis! Je vous appellerai dans un instant», aussitôt, notre perception de l’univers serait bouleversée de fond en comble. Nous ne le reconnaîtrions plus, notre vieux monde. Et il ne serait plus fatigué ni incohérent.

Ce serait une vraie révolution celle-là et pas seulement politique. À la place de ce charroi d’objets morts, d’objets composés et décomposés, dont notre monde est endeuillé à chaque seconde, à la place de ces faits isolés, de ces consciences isolées, de ces monceaux et tourbillonnements qui gagnent sur nous chaque jour davantage, nous verrions se dresser des forces vivantes.

Ce serait, à n’en pas douter, un grand spectacle, et qui aiderait à vivre. Pouvons-nous en dire autant de beaucoup de spectacles de notre monde présent?

Si je me fais attentif à travers ma main, si j’attends la réponse à la question, si petite soit-elle, que j’ai posée, si je patiente, je connaîtrai l’enlacement mobile de toutes choses, le courant qui les unit, tous leurs cristaux. Et la brique me dira la maison, avec ses moindres fêlures ou son plus lointain éclat.

Un homme entièrement attentif connaîtrait entièrement l’univers. Les sages qui font de la sérénité une condition de toute connaissance ont bien raison, car la paix intérieure nous met en disposition attentive. Rien ne disperse davantage que l’inquiétude et le doute, à moins que le doute ne soit méthodique, se réduisant alors à une prudence de l’esprit.

Dans la perception d'un homme attentif, la réalité se livre : des pans entiers se détachent sous la seule pression de la main, sous un seul regard. Mais la main n’est alors, et le regard n’est lui-même qu’un instrument. C’est toujours au-dedans de nous que la connaissance a lieu, c’est-à-dire dans cet endroit où nous sommes reliés à toutes choses créées.

La paix intérieure, c’est cela, et c’est cela l’attention : c’est un état de communication universelle, un état de réunion.

Or, nous passons le meilleur de notre vie à diviser. Nous sommes en brouille, en contestation avec toutes choses, et d’abord avec nous-mêmes. Ce n’est pas seulement une révolte vaine, c’est une folie coûteuse.

Nous passons notre temps à préférer les idées que nous avons du monde au monde même. L’égoïsme n’est qu’une forme, et très particulière, de cette préférence totale. Ce qui m’empêche de lire dans la pensée d’autrui, ce n’est pas le silence d’autrui, ou même ses mensonges. C’est le bruit que je fais, dans ma tête, à son sujet. Avant d’aller à lui, je calcule, je pèse et contre-pèse les mérites et les torts, je tire déjà ma conclusion. Cette conclusion, je la crie dans mes propres oreilles. Je m’enivre d’elle, je m’endors déjà sur elle. Comment pourrais-je m’étonner ensuite de ne pas voir cet homme que j’ai enseveli dans mon vacarme? Je me suis dressé dans mon armure d’habitudes, dressé moi-même entre lui et moi. Je vais donc me tromper, être trompé, m’établir enfin dans ma solitude — une solitude hostile. Ah! L’artificielle misère, et comme il serait plus simple de faire attention! Comme cela nous rendrait heureux!

Le mécanisme de l’attention me fait songer à celui de la mémoire. De même que les premières notes d'une mélodie, retrouvées par hasard, s’accrochent aux suivantes et ressuscitent la musique toute entière, de même la première perception attentive provoque la venue — le retour, devrais-je dire — d’une portion tout entière du monde. Le retour, oui : l’univers apparaît à la façon d'un souvenir. Le paysage que je découvre, que je suis venu jusque dans la lointaine Amérique pour tenir devant moi, il m’attendait quelque part, je le contenais depuis toujours. Ma perception d’aujourd’hui ne fait que l’actualiser, le rendre urgent. L’attention révèle cette absolue préexistence de toutes les parties du monde en moi.

Préexistence ou coexistence? Je n’en déciderai pas. Mais à coup sûr, familiarité totale, mouvement continu de toute chose à toute autre. C’est une grande merveille : je ne puis nommer le fait autrement. Elle rend compte de tout, et même du remplacement instantané — la plus étrange de mes expériences — des sensations visuelles par toutes les autres.

Cet amour, cette circulation de la sève primordiale à travers toutes les fibres de la création, les poètes la voient. C’est pourquoi j’aime tant les poètes. C’est pourquoi j’ai tant d’indulgence envers leurs défauts, et même leurs échecs. Cela au moins qui est essentiel, ils le savent.

Philosophes et savants, il est vrai, le savent aussi. Mais ils placent le foyer de leur attention trop près de leur visage ou de leur pensée pour attraper la mélodie entière du monde : ils n’en saisissent que des fragments. De là, bien des discordances, parfois même de la cacophonie.

Les poètes, eux, portent leur attention très loin, si loin quelquefois qu’il nous est malaisé de les suivre. Ils assistent à des fiançailles, à des mariages partout, ils ont une tendresse sans fin pour les relations les plus distantes : entre les idées et les objets, les hommes et les pierres.

S’ils ne voient pas tout, s’ils ne possèdent pas la connaissance pleine, c’est peut-être simplement qu’ils parlent. Les mots font retomber leur vision en poussière. Les mots les plus beaux, les plus rares n’ont ici aucun privilège : ils diminuent, eux aussi, tout ce qu’ils touchent.

Et moi, qui voudrais vous dire, avec des mots, cette expérience que j’ai de la simplicité du réel, je la diminue moi aussi : la voici toute petite dans mes mains.

Pourtant elle n’est ni petite ni confuse : c’est sur elle que je vis. C’est elle que je respire. C’est de me la rappeler, cette expérience, aussi souvent que je le peux, que je prends le courage d’exister. Mon courage n’est pas à moi, il est dans la vie. À moi de l’accepter ou de la refuser : c’est tout.

Ainsi du courage. Mais ainsi, de même, du bonheur et de la connaissance. Et, au bout du compte, de la vie elle-même.

Tout ce qui fait accepter la vie est bon. Tout ce qui nous la fait refuser est médiocre et provisoire.

 

Jacques Lusseyran

 

Le monde commence aujourd'hui

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1 mars 2010 1 01 /03 /mars /2010 01:34
Fractal-life.jpgAlors oui vraiment Renard il va vous sortir une autre de ses métaphores un peu louche pour expliquer son point. Renard Va vous décrire Vielle branche, un arbre étrange.......

 Vielle Branche est un arbre très étrange, il est sans forme et de plus il est sans commencement ni fin. Renard se doit de préciser....le branche est une personne. Mais non content d'être une personne....vielle branche est aussi un peu schizophrène....il est disons trois personne en une.

-D'abord l'arbre lui même, comme Renard la dit il est incréé et sans forme, absolue et sans extériorité. Un mystère complet et pourtant une personne.

-Ensuite la sève,elle aussi incréé et coulant dans tout l'arbre sans distinction....en fait c'est une sève toute particulière,car elle est absolument identique en chaque point de l'arbre.Un mystère complet et pourtant une personne.

-La branche, crée par l'arbre et donc ayant un début et une situation qui lui est donné et qu'elle ne choisi pas,mais potentiellement infini, dans la mesure ou elle laissera en elle la sève couler et se nourrira à même l'arbre.Un mystère complet et pourtant une personne.

-La relation qui uni l'arbre sa sève est particulière. Du point de vue de la sève l'arbre est son effet sans être sa cause,l'arbre est produit(éternellement) par elle. Idem du point de vue de l'arbre. Le vieux dilemme de l'oeuf ou la poule. Impossible à séparer, et pourtant différent.

-La relation qui uni l'arbre et sa branche est celle du créateur face à sa créature. L'arbre est incréé, mais la branche crée. Chaque éléments de la vie de la branche lui est donné par l'arbre,même la sève. Elle ne peut que prendre ou refuser. La relation qui uni l'arbre et la branche est un processus de croissance potentiel, donc temporel ou horizontal.

-La relation qui uni la sève à la branche est celle d'identité pur. La sève est du point de vue de la branche, branche-ïté pur....elle plus branche qu'elle même. Dans la mesure ou la branche remonte sa propre source, elle se découvre sève et se découvre du coup Cause de la branche ET cause de l'arbre sans être le produit de rien. Elle devient incréé...source d'elle même. Cette relation est immédiate, sans médiation ou vertical.

-Le geste par lequel la branche devient sève d'elle même EST le geste par lequel elle s'accepte comme créature ou simple branche. Ce geste la laisse intact comme créature. Ce geste laisse aussi le créateur intact. La naissance vertical n'annule en rien la naissance horizontal.Et si le geste par lequel la branche devient sève d'elle même est toujours identique à lui même et précédent toute cause, le geste par lequel la branche accepte ce qui est donné par l'arbre est continuel et infini, aucun aspect de la branche qui ne soit amené à croître et à être sanctifié.

-Et sans ses trois personnes Vielle Branche ne serait pas vraiment Vielle Branche.Et oui, il est comme ça Vielle Branche

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